Mercredi, 17 Juillet 2013 15:15

Transpacifique

TRANSPACIFIQUE : billet N°7

Des GALAPAGOS à MAKEMO – TUAMOTU

TRANS PACIFIQUE : Billet N°1

GALAPAGOS à RAROIA – TUAMOTU

14 juillet 2013
Jour de fête nationale. C’est dingue ce qu’avec la distance et le temps dans ce voyage, cela ne nous dit plus rien, ni n’évoque presque plus de sentiment. C’est le cœur assez léger que nous quittons les Galápagos, en effet, au vu du verrouillage administratif et physique des îles, nous n’avons plus grand-chose à y faire. C’est un peu comme une prison dorée

- vous ne pouvez pas aller ou vous voulez, du moins pas seul

- et vous payerpour ce guide.

Le voyage nous ayant fait gagner en liberté, il est devenu agaçant qu’on nous dise ou nous avons le droit de marcher ou pas. Nous ne sommes pas des  vandales,  nous sommes aussi sensibilisés voir plus qu’eux sur l’écologie. Mais bon, je fais des digressions de prose Mr Jourdain. Ce sera (probablement) la plus longue traversée. Elle dépasse celle de l’Atlantique (2.800 Mn des Canaries à Grenada), celle de Hawaii à Vancouver ne devrait pas excéder 3000 Mn, tout dépendra de l’Anticyclone.  Nous aurions pu faire plus court en arrivant aux Marquises : moins 200 Mn, mais les Marquises ce sera pour Noël.
C’est vers 11h40 que nous levons l’ancre du mouillage de Puerto Barquerizo sur San Cristobal. Le temps est bouché avec du crachin me rappelant un certains pays. Je ne savais pas que les Bretons avaient réussi à vendre ce type de produit : une fine pluie qui mouille mais n’arrose pas, qui a le don de donner l’envie de rester chez soi, au chaud. Heureusement que nous amenons notre maison avec nous. Dès 12h30, les moteurs se taisent, toutes voiles, dehors nous bénéficions d’une accélération du vent du à la pointe de l’île et déjà nous mettons Appaloosa en route directe sur les Tuamotu ! Au fur et à mesure que nous nous éloignons de San Cristobal, le temps se lève et un soleil radieux nous illumine. Le vent est de force 3 à 4 et nous faisons un angle au vent  qui varie de 70° à 100° avant de stabiliser autour de 80°/90° du vent apparent. L’allure est bonne, Appaloosa glisse sans effort. On dirait que notre cheval a compris que la route s’annonce belle mais longue. Il allonge la foulée en prenant un petit galop ou il économise ses efforts.
Dès 18 heures, la nuit s’annonce, le vent s’établit à force 4, c’est 5 nœuds de plus que sur les Gribs, je m’y attendais, et nous en sommes ravis. La houle qui commence à se manifester est de côté et devra l’être pendant tout le trajet.
Le début de nuit : Rozenn participe à son premier quart. J’en suis fier. Je lui apprends ce qu’il faut faire toute les 25 minutes. Elle le fait jusqu’à 22 h. Cela fait du bien d’avoir un peu de relève. Pour l’instant, je ne peux dormir, il y a un temps d’apprentissage. Mais je me prends à rêver …
Mon quart nous verra passer sous le vent de Santa Maria, dernière île des Galápagos. Nous y débusquons un navire à passager au mouillage pour la nuit. J’aurais rêvé poser mon ancre dans la petite  « baia del Correo » (la baie du courrier) juste à côté, mais nous sommes tard dans la saison, et nous aurions certainement été dénoncé et prié d’évacuer le lendemain. (Il parait que les bateaux locaux touchent des primes s’ils rapportent aux autorités la localisation des bateaux. Ceci permet  à la Guardia civil de vérifier avant de se déplacer que les bateaux ont payé pour avoir le droit d’aller là). Ce que je suis mauvaise langue …ou jaloux de la possibilité qu’ils ont de plonger, et que nous n’avons pu pratiquer. Premier point à minuit, nous avons passé le 90ème méridien ouest, nous avons parcouru 69 Mn en 12h, à 5,75 nœuds de moyenne. C’est un bon début.
Le lendemain, le temps est couvert, puis devient alterné. La température est toujours un peu fraiche. Pensez donc avec 21 à 22°C (sans le vent) pour
des gens tropicalisés, voir cuit à la chaleur de l’équateur, le pantalon est de rigueur, le pull pour la nuit pendant mon quart. A partir de 10 heures, le force 4 à 5 nous propulse bien, nous faisons des moyennes de 6,5, qui grimpent toute la journée pour s’établir à 7,4 nœuds ! C’est le grand galop pour Appaloosa. Ma foi, la navigation de Panama aux Galápagos n’a pas suffi à lui dégourdir les coques, après 2 mois dans une marina. Tu vas être servi mon bel étalon !
Pendant ce temps, Valérie tente son premier fromage blanc du bord, il faudra attendre demain pour avoir le verdict. Et le capitaine fait son premier gâteau. Je ne suis pas expert en dessert, mais les dernières bananes de Panama n’avaient plus de tenue (contrairement au capitaine). Je me suis lancé donc dans la fabrication artisanale d’un gâteau banane-amande. Il a été réalisé avec de la pâte d’amande fraiche du marché. Eh bien, sans me vanter, il est réussi.
La nuit venue, le vent ne faiblit pas. Un cargo « Nord Ocean » qui va à Onsa -  Corée nous double lentement. J’en profite pour apprendre à Lucas la manière d’évaluer le risque de collision, avec les instruments, mais aussi à l’œil nu. Comme il se rapproche à moins d’un mile, nous devons jouer la sécurité en l’évitant. Lucas voit ainsi que nous avons du temps, le premier changement de cap vers le Sud nous rapproche du danger. Nous prenons un autre cap vers le l’Ouest qui fait durer le suspense. Finalement, et comme il faut le retenir, nous passons plus franchement dans son derrière avec le meilleur instrument : l’œil. Lucas enchaine ainsi son quart jusqu’à 23h. Comme ce n’est pas sa 1ère fois … alors je m’endors. Et je rêve une nouvelle fois ou les enfants feront suffisamment de quart pour que le capitaine se repose. J’imagine : « bouge pas papa, je peux encore rester un peu à la barre. » Et le lendemain matin : « papa, ton petit déjeuner est prêt, tu avais l’air fatigué, alors on t’a laissé dormir ». Fin du rêve. Sur 24 heure, référence midi, nous avons parcouru 151 Mn. Superbe ! 6,3 de moyenne, cela faisait longtemps. Nous sommes sur l’allure la plus rapide pour Appaloosa : un vent qui oscille entre 80° et 100°. Nous faisons un petit peu plus que la moitié du vent. Pendant le quart de Valérie, le vent faiblit et tourne dans le derrière, et jusqu’à 9/10 h. Aussitôt, la vitesse  « tombe » entre 5 et 5,6 nds. Dès 8h, je mets 2 lignes de pêche à l’eau, au-delà de 7 nœuds je risque de la casse. Puis le vent revient et par le travers. Youpi ! Je laisse quand même les lignes, résultat je perds un leurre et la ligne jusqu’au 1er émerillon. Quand je vous le disais, qu’à partir de 7 nœuds il faut  remonter les lignes.
Cet après-midi, nous attendons toujours que le fromage blanc de Valérie prenne. Elle y croit, Nous avons des doutes, donc bénéfice pour maman.
Nous sommes le 16 juillet 2013. Il est 17h. Nous avons fait notre plus belle moyenne sur 24h (réf 12h) avec 180 Mn à la clé. Cela sera difficile de faire 7,5 nd de moyenne. La centrale de navigation fait un atterrissage entre le 1er et le 3 Aout. Pour l’instant ce n’est qu’un chiffre sur un écran … un paramètre instantané qui fait rêver tout de même. Nous sommes à 2°45 Sud et 95°01 Ouest. Nous filons sur l’orthodromie (250°) Sud, Sud-Ouest. Depuis 12h, la moyenne vitesse fond est supérieure à 7,2 nœud. Le moral est bon, nous entrons peu à peu dans le rythme du grand large, des oiseaux inconnus nous accompagnent. Nous profitons des derniers rayons de soleil.


TRANSPACIFIQUE : billet N°2
GALAPAGOS à RAROIA – TUAMOTU

Journées du 16 (fin) au 18 juillet 2013.
Le soir de ce 16 juillet ; Lucas nous réalise sa 1ère soupe ; et c’est un franc succès ; un velouté courgette carotte; ou il a laissé le soin de garder quelques morceaux entier pour le plaisir. Puis c’est le rythme des quarts ; ou Rozenn démissionne pour ce soir, je lui montre cependant le magnifique ciel étoilé. J’ai pris soin de les identifier avant ; surtout que j’ai perdu mes repères. Nous recevons en plein visage la Croix du Sud, et Polaris, forcément à son opposé. Certes nous ne voyons plus qu’un bout de la petite ourse et de la grande mais la Polaire est bien là. Au-dessus de la Croix du Sud, se loge la  constellation du Centaure ; et au-dessus une que je trouve des plus belle : celle du Scorpion. C’est la 1ère fois que je la vois si haut : Antarès qui en fait partie diffuse une lumière bien rouge.
La faiblesse du vent m’obligera à faire un appui moteur, que Valérie pourra supprimer vers 2h45. Le reste de la nuit se passe bien. Et puis c’est le lever du soleil, magnifique. Des lueurs allant du vert au rouge en passant par tous les jaunes et oranges. De plus cela faisait longtemps que nous l’attendions. Voilà comment commencer une belle journée … en restant dans le lit encore un peu : il n’est que 5h30.
Ce 17 juillet verra la correspondance entre la réalité et les fichiers grib ; cela veut dire que nous avons de temps en temps le vent au largue, et surtout plus faible. Donc notre vitesse faiblit. A midi, nous aurons parcouru 141 Mn quand même.  La température extérieure augmente aussi tout doucement ; je peux troquer mon pantalon contre un maillot de bain. Les enfants finissent leur découpage collage de leur cahier scolaire et commence à les relire. Moi je fais un contrôle des 2 moteurs, RAS ; du dessalinisateur dont le filtre avait besoin d’un gros nettoyage. Par contre, pour le générateur,  je découvre une petite fuite du circuit de refroidissement qui a corrodé la structure. Je nettoie le tout mais ne parvient pas l’arrêter totalement. Le reste de la journée s’écoule ; en nous faisant entrer de plus en plus
dans le rythme du large ; sans rien ni personne.   Valérie et Lucas dévorent des livres.  Rozenn et Katell assurerons le quart pendant une heure, jusqu’à 22h30. A minuit, force est de constater que notre moyenne baisse : 133 Mn ; nous nous étions habitués à plus. Ce 18 juillet, la température a encore augmenté ; et nous revêtons la plus confortable des tenues : celle d’Adam et d’Eve. La mer est devenue un peu croisée, mais le vent est revenu un peu plus fort. Depuis ce matin 4h, la moyenne vitesse est supérieure à 6.6 nd ; et nous passons midi avec 147 Mn en 24h.
A la question : « comment est le Pacifique ; par rapport à l’Atlantique » de mon cher Yann  (Aufauvre). Pas grand-chose en fait. Nous retrouvons le beau bleu du large : un bleu limpide ; scintillant ; je garde en mémoire notre expérience lors du rapatriement du bateau d’Afrique du Sud du bain au large. Je pense que c’est le meilleur descriptif sur l’intensité du bleu qui n’existe qu’au large. Quand nous mettions la tête dans l’eau, le bleu est partout ; je veux dire qu’il est tellement éblouissant que la notion de profondeur et de côté disparaît totalement. C’est un bleu uniforme pur ; sans dégradé de bleu, de plus en plus sombre, quand on regarde le fond. Voilà !
Pour l’essentiel, il n’y a aucune différence : couleur de l’eau, les vagues, le vent, etc. Les différences sont plus discrètes ; les oiseaux ne sont pas les mêmes. Pour l’instant, ce sont des « mouettes » bicolores fuselées comme des hirondelles et de la même taille, qui nous suivent. De plus, elles sont capables de voler sur place avec de faibles battements. L’autre différence, c’est que la houle et le vent peuvent ne pas être dans le même sens. Je l’avais lu : dû à la grandeur de cet océan ; la houle générée par un système atmosphérique court sur des centaines, voir des milliers de kilomètres. Ainsi, le vent que nous rencontrons n’est pas forcément dans la même direction que la houle ; cela arrive aussi en Atlantique mais là, l’angle est encore plus différent. Par exemple depuis le départ des Galápagos, nous avons une houle venant du Sud, alors que le vent oscille entre le Sud Est et l’Est Sud Est. Le soir tombe de plus en plus tard ; cela se voit que nous gagnons des degrés vers l’Ouest. D’ailleurs, nous passons les 100° Ouest de latitude à 22h30. Il faudra bientôt songer à retarder encore d’une heure. A minuit, nous clôturons la journée avec 153 Mn, bien, très bien même. Je crois bien que nous ne le ferons pas de sitôt. Le vent vire comme prévu au Sud Sud Est, nous donnons des vents de largue, ou Appaloosa est moins rapide. A mon retour de quart à 5 h je mets même les moteurs, le vent à force 3 sous cette allure nous fait progresser à moins de 4 nœuds.
Le 19 juillet se lève sous un ciel gris. Ce midi nous n’avons parcouru que 134 Mn en 24 h. La bonne nouvelle c’est que je mets enfin des lignes de pêche à l’eau … avec beaucoup d’espoir. Nous sommes à 4°56 Sud et 101° Ouest. Nous sommes toujours en ligne directe, cap au 250. Le vent devient variable tant en force qu’en direction, à se demander si nous n’allons pas faire partir le moteur. E vais prendre la météo pour la 1ère fois depuis le début.
Je finis ce billet avec une citation que j’ai noté du livre « La V’limeuse autour du monde ». elle commence la partie II : Montréal – Tahiti : « Les évènements ne viennent pas à domicile, les évènements ne sont pas un service public comme le gaz ou l’eau. Mais il y a des routes, des ports, des gares, d’autres pays que le chenil quotidien : il suffit un jour de ne pas descendre à sa station de métro »
Paul Nizan, Aden Arabie


TRANSPACIFIQUE : billet N°3
Des GALAPAGOS à RAROIA – TUAMOTU

Houlà, nous nous étions arrêtés au 19 Juillet. Alors surtout pas d’inquiétude, tout va bien. Disons que ces 2 derniers jours, j’ai mené une lutte sévère contre les cafards. En rangeant la cave et la réserve à bocaux, nous avions déniché un nid. Nous l’avons traité, un bon moment de tranquillité a suivi, mais ce n’était qu’une bataille, ils ont envoyés des éclaireurs avant de lancer l’offensive. Savez vous qu’il faut éviter d’écraser une blatte, leur biologie est ainsi faite qu’il libère instantanément leurs œufs. Donc javel aussitôt que vous en avez écrasé un.Le cancrelat (il change de nom pour mieux nous surprendre) peut pondre plusieurs milliers d’oeufs en quelques semaines, c’est dire leur vitesse de prolifération. D’après les spécialistes c’est un des rares animaux à pouvoir survivre à une guerre nucléaire. C’est dire si la bataille semble inégale. Mais nous avons repérés les éclaireurs dans les placards de la cuisine ce coup ci. Et avons décidé de les prendre de vitesse. Etant le seul valide à pouvoir mettre ma tête dans les placards, me contorsionner, et surtout à manier des produits à forte odeur qui provoque le mal de mer pour les autres, je me suis trouvé seul sur le champ de bataille. Me serais-je fais avoir ? A un contre cent, je semblais perdu, mais la fureur du dragon était en moi (merci Bruce Lee). La stratégie guerrière appliquée à la lettre a été la suivante :
1) enlèvement des bocaux, paquets, Tupperware, etc.… du placard
2) coup de bombe dès l’apparition de l’ennemi et sans sommation.
3) Nettoyage à l’eau javellisée pour la destruction des œufs et les dissuader
4) Pose d’un produit en seringue qui les attirent et contamine le clan. L’ennemi n’ayant aucune pitié, et doté de carapace, nous utilisons les armes sales, c’est l’escalade dans l’horreur. Le plus méchant gagnera sans doute.
5) rangement des denrées en les ayant aussi nettoyées. Il ne reste plus qu’à attendre, et prier. Il y  a bien un autre moyen de s’en débarrasser durablement, c’est d’aller dans les glaces, j’y réfléchi encore !

Maintenant que vous avez vu les horreurs du bord venons en au périple.Dans la soirée du 19 Juillet, Lucas m’aide en faisant un début de veille. Petite journée bouclée avec 128 Mn au compteur.

Le samedi 20 Juillet commence avec une pluie nocturne qui permet de rincer le pont. A 8h nous coupons le moteur le vent est revenu. Il monte à force 4, et s’établit à force 5 avec des passages à 6. Rien à voir avec la météo prévue, même la nouvelle météo que j’ai prise hier. Jean Alain, un peu surpris aussi de ce que je lui annonce, me fait une belle réponse sur la pauvreté des moyens de surveillance dans ces régions du globe ; il n’y a personne à informer, à surveiller. Donc les prévisions sont à prendre avec des pincettes. A 12h10, nous enregistrons un surf à 10,5 nœuds. Comme on dit « ça envoie ». Au fur et à mesure que l’après midi s’écoule, la vitesse augmente, nous finissons avec une moyenne de 7,35 nœuds sur 2 heures. Le vent est juste à la vitesse qu’il nous faut : nous avons encore un peu de marge de manœuvre pour encaisser plus … avant la prise de ris. La houle monte progressivement à 2,5m puis 3 mètres. Contrairement au fichier météo, elle est déjà un peu derrière nous (elle va au Nord Nord Ouest) ce qui nous avantage. Par contre elle nous fait faire des mouvements typiques aux catamarans. La vague appuie sur une coque déviant la trajectoire, puis appuie sur la deuxième faisant une déviation dans l’autre sens. On ne peut pas vivre horizontalement par rapport au monocoque et n’avoir que des avantages. Il s’ensuit dons une danse que nous impose Appaloosa et nous apprenons peu à peu les pas. Un pas de côté, 2 pas en avant, et sur l’autre côté, un pas en arrière pour compléter la figure. Je crois qu’on va l’appeler cette danse la « houlebala », ça va cartonner cet été sur la plage ! Nous bouclons ainsi la journée du 20 juillet avec 167 Mn, presque 7 noeuds de moyenne.

Le 21 juillet ressemble à la journée précédente avec un force 5, passagèrement 4 ou 6. Nous fêtons notre 1ère semaine en mer à 12h : 1034 Mn parcouru à la moyenne de 6,15 nœuds, c’est correct. Le matin, profitant d’une molle de force 4, je mets enfin une ligne de pêche à l’eau. Vers midi une dorade coryphène, non pardon, maintenant que nous sommes dans le Pacifique, le même poisson s’appelle mahi-mahi, attrape le leurre. C’est notre record de petite taille : 41 cm, au moins nous ne sommes pas bredouilles. L’après midi nous croiserons aussi notre 2ème rencontre hauturière : un gros bateau de pêche, lui aussi sans AIS. Il y a un point noir dans cette journée : c’est une touche, une grosse, une tellement énorme qu’elle fait filer le moulinet très rapidement, pas le temps de le bloquer, que la canne que Serge m’a offerte casse juste sous le moulinet. Heureusement que je mets une garcette de sécurité, sinon je crois que je perdais tout. Puis c’est le décrochage, nous ne perdons pas le leurre dans l’histoire, mais je perds l’utilisation de notre matériel numéro 1, les autres cannes ne peuvent supporter ce moulinet. Le soir c’est opération galette et crêpe, ou comment un paquet de farine de blé noir et une bouteille de cidre sont capables de vous projeter dans notre chère Bretagne. Ca sentait bon le pays : le granit  lors rosée du matin, le lichen au printemps, le varech à marée basse. Les quarts prennent ensuite leur place, et je bénéficie de somptueux levé de Lune ces temps ci. Notre atmosphère essaye de la retenir de ses limbes, notre astre pratiquement gorgé, nous envoie alors des lumières jaunes. Elle joue avec les nuages et la mer miroite de plaisir, toute dorée à son tour.153 Mn au compteur de cette journée, nous continuons d’avancer dur.

Lundi 22 juillet encore un peu plus de vent, ce sont vraiment des alizées soutenues. La mer tape un peu moins par moment, puis plus à d’autre, sans que le vent ne varie. Je regarde la mer, en fait de petits détails d’apparence révèle qu’elle a changé d’habit. C’est assez subtil, mais nous le sentons bien sur le bateau. Rendu à ce 22 juillet une certaine lassitude de cette allure apparaît pour l’équipage. Et oui rappelez vous que l’on dance 24h/24h la « houlebala ». Nous aimerions bien que cela se calme. Ca tombe bien, la météo a prévu une bascule vers l’Ouest des vents. Cela s’opère dans la soirée, et nous passons de 110° du vent au grand largue (130°), cela change l’assiette du bateau et c’est plus agréable, à moins que le seul fait de changer nous fasse plaisir.

Le soir, alors qu’avec les enfants nous nous apprêtions à regarder un film, une vague scélérate monte jusque sur le carré, rentrant par un des hublots entre-ouvert. Nous avons bien senti le choc de la vague, mais pas le temps de réagir. Un bon coup d’éponge, puis de rinçage à l’eau douce et nous voilà devant le film. Valérie qui allait commencer sa nuit vient aux nouvelles et admire les dégâts. A minuit, nous bouclons la journée avec 163  Mn. Au moins le but se rapproche plus vite.

Les jours passent, et nous voilà ce 23 juillet avec une baisse du vent force 4 qui coïncide avec mon lever. C’est le grand beau temps, et le bateau glisse avec moins d’à coup. Pour bien commencer la journée, je pose le tangon avec l’aide de ma chère et tendre. Aussitôt une baisse de bruit se fait sentir et un gain de vitesse d’environ 1 noeuds. Je profite de ce relatif calme pour mettre des lignes à l’eau. Celle montée sur un gros élastique acheté au départ d’Afrique du Sud, et l’autre, c’est le petit moulinet, le classique que vous connaissez bien. Par contre, il faut le surveiller car il ne crisse pas lors de la touche. Valérie en tenue de bronzage et un livre à la main prend la veille. Je prends soin d’accrocher le fil de nylon à une pince munie d’un grelot pour nous avertir, mais le bruit reste faible.C’est Rozenn lors de son quart du midi, alors que les parents font leur sieste qui vient hurler : « nous avons un poisson ». Le frein du moulinet est bloqué mais nous sommes au bout de la ligne. En premier, je choque le Génois pour casser la vitesse. Je veux prendre la canne, mais c’est trop lourd, j’arrive à prendre quelques tours de moulinet pour éviter la casse. Je m’équipe de la ceinture repose canne. Plusieurs fois la prise saute hors de l’eau. Effectivement elle est grosse, de très belles couleurs laissent deviner un mahi-mahi, mais le poids me rend septique. Katell est chargée de sortir l’épuisette, le croc et la bouteille d’alcool. Rozenn dois relever l’autre ligne sur tendeur, pour éviter d’emmêler les lignes. Mais c’est lourd, Lucas l’aide, c’est lourd, une autre conclusion tombe : nous avons 2 poissons. La remontée est un combat sur les 2 lignes et des 2 côtés. La tension est à son comble. Nous ne voulons pas lâcher, les poissons eux, voudraient bien. Plusieurs fois les poissons essayent d’emmêler les lignes, mais un décalage de longueur de traîne nous en préserve. La grosse épuisette étant déjà bien abîmée par les leurres, nous décidons d’utiliser pour la 1ère fois le crochet. Valérie, harnachée s’y essaye, et avec ma canne nous réussissons à l’extraire dans la jupe, puis sur la plate forme arrière. Le mahi-mahi se débat énormément, et elle est parmi la plus grosse prise. Un coup d’alcool dans les ouïes et son compte est réglé. Je la transporte dans le cockpit pour ne pas la perdre, l’autre ligne attend. Il s’agit là aussi d’un mahi-mahi, encore plus gros. A mon tour, j’essaye le croc, mais sur un poisson profilé de ce genre, cela ne marche qu’à moitié. A son tour, il est sur le pont, un coup d’alcool, et dans le cockpit. Tout le monde récupère de cette bataille.

Après mesure et pesage mahi-mahi N°1 : 88 cm et 4 Kg, mahi-mahi  N°2 : 104 cm et 5,5 Kg. Notre record individuel et global ! Mon après midi sera occupé à l’épluchage, nous voilà paré avec environ 8,5 kg de poisson. De plus le vent revient dès 14h30, et la vitesse du bateau fait que je ne pourrais pêcher sans risque de casse. Il y a eu une fenêtre de tir, nous ne l’avons pas loupé. Quelle bonne journée que voilà : soleil, chaleur qui augmente un peu tous les jours, une pêche des plus fructueuses, poussons le bouchon plus loin justement : apéritif ce soir, et encore 154 Mn à rajouter au compteur.

Mercredi 24 juillet le vent reste à force 5 toute la journée avec des passages à force 6. Nous gardons toute la toile ; le vent apparent ne dépasse pas 19/20 nœuds. Nous commençons à faire des petits surfs : la houle devient progressivement Nord Ouest, un peu plus dans le derrière. Record d’envoler à 11,9 nœuds. C’est ce jour là que je commence une nouvelle bataille contre les cafards décrits plus haut.

Et nous voilà le 25 juillet 2013. Le temps passe, ni vite, ni lentement.Nous prenons le temps voilà tout ! A 7 heures, nous franchissons le point imaginaire du milieu de parcours : 1.630 Mn de chaque côté. Je ne peux m’empêcher de penser au mail que Jacqueline nous a envoyé : « je vous vois via la dolink. C’est impressionnant, vous êtes perdus au milieu de nulle
part. Ca fait drôle, un bateau au milieu de ce grand Pacifique »

Oui, quand on y réfléchit. Ce que nous faisons en famille ne me paraît pas si anodin. Nous sommes une goutte d’eau dans l’océan, et chacun de vous un grain de sable sur la terre. Nous mesurons toute la fragilité de notre être. C’est le recul qu’impose un voyage lent, il permet d’être conscient de sa vie. Elle nous paraît tellement précieuse. Alors que pris dans la vie
terrestre, vous ne mesurez pas que chaque jour où vous prenez votre voiture vous êtes en danger… Bien plus que nous, si on compare les 5.000 tués sur les routes de France par an (et encore les bonnes années) contre un chiffre inférieur, mais que je ne connais pas, pour les disparus et morts sur les océans du monde entier. Ce qui fait peur, à vous comme à nous, c’est de
savoir que nous pouvons avoir du gros temps par exemple, et que nous ne pourrons l’éviter totalement. Vous ne savez jamais, et heureusement, que dans 3 virages vous allez croiser un poids lourd immobilisé sur la chaussé et qui va vous flanquer une sacrée frousse. Je finis avec une citation, toujours de « La V’limeuse » notre navire Québécois qui parle de cette lenteur salvatrice, je précise, pas en navigation, mais plutôt en escale : « Comment leur expliquer que la lenteur nous enchante, qu’elle permet d’étirer le temps à l’infini, et que cette
longue marche nous laissera des souvenirs plus profonds qu’une ballade en 4/4. Car en voiture ou en autobus, les paysages défilent trop vite, et il nous manque les odeurs et les sons de la vie quotidienne »

Il est 12h, nous sommes en route directe cap 240°/250°, la vitesse est toujours bonne, 7 nœud, le vent a un peu faibli et c’est bien, cela nous repose un peu. Nous sommes par 9°37,7 Sud et 116° 07,3 Ouest. Nous changerons bientôt, pour la 2ème fois d’heure. Pour passer à UTC – 8.


TRANSPACIFIQUE : billet N°4
Des GALAPAGOS à RAROIA – TUAMOTU

Du 25 au 28 juillet 2013

La journée du 25 Juillet se finit …  bien, Appaloosa semble de plus en plus glisser sur l’eau au fur et à mesure que l’on se rapproche du vent arrière. A cette allure je n’ai pas encore mis de retenue de bôme, mas j’y songe. C’est quoi ? C’est assez simple : c’est un bout que vous amarrez d’un côté sur la bôme de l’autre côte sur un taquet du bateau. Souqué (tendu) il a pour but d’empêcher la bôme de passer sur l’autre amure (côté) de façon involontaire. Le passage involontaire sur l’autre amure n’est pas anodin : tout le bateau bascule d’un coup sec sur l’autre amure dans un grand bruit. L’équilibre des voiles n’est plus, le pilote automatique, que nous avons baptisé Haddock débraille, cela peut être dramatique avec un spi, et surtout c’est comme cela que l’on casse du matériel. Pour ce soir je me contente de passer le pilote en mode vent de façon à ce qu’il reste à 165°du vent réel. Les filles ensemble assurent le quart, je leur demande d’assurer 2 tours, 1 tour faisant  30 mn … Je me réveille seul, je regarde la montre : 23h30 ! Je me lève d’un bond, tout semble normal. Je vais vers la chambre de Katell et je trouve les 2 en train de jouer. Comme un âne, au lieu de les remercier je commence par leur faire la remontrance de ne pas être dans les bras de Morphée.  « Nous pensions te faire plaisir papa ! » Je n’ai rien à dire qui ne m’enfoncerai davantage. Cette journée s’achève avec la 2ème meilleure moyenne en 24 heures : 7,17 nœuds (172 Mn).

26 juillet, 13ème jour de traversée.

Les autres quarts de nuit se passent sur une mer déserte, et sous un ciel constellé d’étoiles. Le jour se lève avec le soleil, nous y prenons goût facilement à ce retour durable du beau temps. Sur les fichiers météo nous atteignons maintenant les 25°C avec une variation de 1 degré Celsius entre le jour et la nuit. Vous imaginez le choc des contrastes : est ce que je prend le T-shirt ? le maillot de bain ? Ou la tenue d’Adam ? Et tous les matins ces questions existentielles. Cette journée voit le vent descendre à force 3, et nous goutons ce plaisir, avant qu’il ne reviennent à force 4/5 dès le début de l’après midi. Pour le capitaine, c’est journée nettoyage du désalinisateur, et entretien des 3 pièces de teck que nous avons.

Au fur et à mesure que les jours passent, l’océan me paraît plus clair. Un bleu qui, au risque de se répéter, est difficilement descriptible. Il semble réserver aux gens du large. Il nous pénètre au fur et à mesure que les jours passent. La houle imprègne tout notre être. Cette mouvance caractérise bien notre façon de voyager, notre façon de vivre. Toujours dans le mouvement, vers l’avant. En même temps, nous sommes tellement content et avide de se poser dans un nouvel endroit, d’avoir une nouvelle terre à découvrir. Mais nous restons sur notre fière monture, sur l’eau pour toutes les nuits qui passent, en navigation ou au mouillage. Nous sommes devenus indissociables, faisant parti de l’océan. Ce soir nous faisons un repas de roi : pièce de bœuf avec Pomme de terres sautées, et pour le capitaine qui a (si bien) cuisiné un coup de vin rouge du Chili ! Je savoure après, seul les étoiles. Là aussi je me sens devenir poète. Vous vous sentez aspiré vers l’univers. Tellement proche et tellement lointaine. Quand en plus, toutes les fibres de votre corps sentent le bateau qui glisse sur l’eau avec de petits surfs, pendant de longues minutes je me sens vivant, infiniment plongé dans le moment présent. Plus encore, je me sens puissant. Qui ne le serait pas, à la barre d’un vaisseau de 14 tonnes, propulsé par la seule force du vent dans les voiles. Vous chevauchez cet océan sur une monture qui n’a  aucune fatigue (apparente).

Et nous voilà le 27 de ce mois. La fin du mois approche déjà, le 1er, nous étions aussi en navigation pour rejoindre les Galápagos, dans des conditions plus musclées. Quel contraste. « La mer est une grande dame, il faut la respecter » me disait mon père qui le tenait d’un certain « Charles Beuvemérie » je crois. En cette fin de nuit (5h) à la reprise de mon quart, je mets le moteur bâbord en route, il y a trop peu de vent. Cette zone de vent faible s’installe, nous en avons pour quelques jours comme cela … normalement. Avec la différence entre les fichiers gribs et la réalité, je me méfie. Finalement ce sera bien une journée au moteur. A cette allure, la bôme malgré sa retenue, donne des grands coups, lié aux vagues et à la houle qui ne sont pas encore dans le derrière, mais nous donne encore un peu de danse, vous vous rappeler la « houlebala », là elle est légère. Cette journée sera marquée aussi par une faiblesse de Valérie, qui a des vertiges dès qu’elle doit se lever. Nous mesurons sa tension, elle est faible. Echange avec docteur Pouderoux (Nicolas, son cousin) par iridium. Nous diagnostiquons une déshydratation. Je l’ai toujours penser, maintenant je le dis tout haut: il faut boire abondamment, je fais plutôt dans la bière sous ses latitudes, mais je suis constamment hydraté. La bière c’est salutaire ! Trêve de plaisanterie, Valérie  se met à boire plus … à suivre.
Nous finissons cette journée avec un petit 138 Mn. A oui j’oubliai nous avons changé d’heure : nous sommes à UTC – 8, soit 10 heures de décalage avec la lointaine France.

Dimanche en mer. Pour beaucoup un dimanche à la mer c’est le repos, prendre du bon temps. Pour nous le dimanche ne signifie rien. En fait ce n’est pas tout à fait vrai. A midi nous clôturons notre 2ème semaine en mer. Petit bilan donc : sur cette 2ème semaine nous avons parcouru 1.099 Mn (contre 1.034 Mn la 1ère semaine), c’est remarquable tant dans la distance que dans la régularité. Cela nous fait une moyenne de 6,54 nœuds par jour. Depuis le début (14 juillet à midi, juste après le défilé militaire) nous avons donc parcouru 2.100 Mn, soit 150 Mn par journée. Et bien nous en sommes contents, je crois qu’il va falloir que je m’hydrate ce soir, au moins pour soutenir ma femme. Pour l’instant pas beaucoup d’amélioration de ce côté là, mais Valérie tient debout plus longtemps. Ce dimanche nous avons aussi sortie notre beau spi. Il nous propulse depuis 10h, il m’a bien fallu une heure, tout seul, pour tout préparer. A 12h00, nous avons du changer d’amure. C’est une manœuvre un peu compliquée : il faut étouffer le spi, dé-tangoner, reprendre la grand voile, virer par vent arrière, choquer la grand voile, re-tangoner sur l’autre amure, et enfin renvoyer le spi et finir tous les réglages qui vont bien. Par contre Lucas n’avait pas pris ses gants et moi j’ai fait la c… de dé tangoner avant d’étouffer le spi, résultat Lucas en est quitte pour une légère brûlure de la main droite, à cause du bras de spi (cordage similaire à l’écoute, mais pour le spi il y a un autre nom). Valérie a pris la suite pour les manœuvres.

Il est 15h00, nous sommes par 11° 38 Sud et 123° 13 Ouest. Il nous reste 1.156 Mn à parcourir.


TRANSPACIFIQUE : billet N°5
Des GALAPAGOS à RAROIA – TUAMOTU

Du 28 Juillet au 1er Août

Peu après l’envoi du précédent billet, nous détectons un navire à l’AIS, c’est la 1ère fois, (et la 3ème rencontre) depuis le début de la transpacifique. Il s’agit d’un gros bateau de pêche qui s’appelle Kotoshiro Maru N°8 (ils en ont déjà perdu 7 ?). Il fait 50 mètres de long, et avec la houle et la distance nous verrons tantôt son château, tantôt rien, tantôt le bateau en entier. Tiens Yann (Aufauvre) voilà une autre différence avec l’Atlantique : le Pacifique est beaucoup plus désert. Encore moins de bateau, moins d’oiseaux. Même la Vhf reste muette, alors qu’en Atlantique, elle se rappelait à nous, tous les jours, même si parfois ce n’était qu’un crachouillis.

Vers 18h, quelques temps avant le coucher du soleil, nous remballons le spi qui nous a bien déhalé aujourd’hui. Demain nous le ressortirons probablement. Du coup, nous mettons le moteur pour avancer, à part un grain avec du vent vers 20h, il va ronronner toute la nuit.

Le lundi 29 Juillet, 16ème jour de mer.

A 8 heure : j’arrête le moteur, j’en ai marre, je veux prendre un petit déjeuner au calme. Avant je sors le génois et je pose le tangon avant de prendre mon repas. Pour la nuit nous avions enroulé le Génois. Vers 10h, je prépare le spi avec Valérie, je le hisse et 1 mètre avant le haut, cela coince, je le redescends d’un mètre, et je le remonte, j’insiste et  … patatras le spi dans sa chaussette retombe sur le pont. Après examen, la manille griffe s’est ouverte. Bien sûr, elle est en tête de mât, et malgré mes supplications, je sais bien qu’elle ne descendra pas toute seule. Démotivé, et sachant que le vent reviendra ce soir, je décide de ne pas monter en tête de mât pour lui dire tout ce que j’en pense. Nous en sommes quittes pour remettre le moteur, qui en plus de nous propulser, permet de stabiliser le bateau et d’éviter les coups de bôme. Je n’aime pas ce bruit sec de tension de la retenue de bôme, et le vacarme de la bôme qui arrive en bout de course sur Appaloosa. Cela abîme le bateau et j’ai toujours peur qu’un autre bruit inconnu suive. En effet, en navigation nous sommes branchés en rythme animal : celui qui fait que vous avez continuellement une écoute du bateau, celui qui fait que vous ne dormez que d’une oreille (j’ai jamais su laquelle). Nous en connaissons tous les bruits, et suivant les allures, nous savons ceux que nous pouvons entendre. Le bruit inconnu, c’est le nouveau qui arrive. Il y en 2 types : celui qui persiste, qui recommence, qui énerve. Cela va de l’énervant ustensile de cuisine qui nous empêche de dormir, à un bruit de ragage à l’extérieur. Et ils ne sont pas toujours aisés à localiser. Et puis il y a le terrible, celui qui vient d’une chute. Celui qui glace le sang, parce qu’on sait qu’il ne se re-manifestera pas. Celui dont il faut tout de suite chercher l’origine. Pas de repos, tant que nous n’avons pas trouvé. Nous ne dormirons que quand nous l’aurons trouvé et clairement identifié. Dans les exemples, il y a eu des morceaux de latte, le hâle bas de la bôme (goupille), une poulie de l’écoute de grand voile.

Vers 20 heures le vent monte un peu, nous arrêtons le moteur que j’ai rebaptisé « Yenamar » … pour devoir le remettre vers 22 h puis l’arrêter vers 23h30. La soirée aura été clôturée avec « Et pour quelques dollars de plus ». Ahhhh ! Les films de Sergio Leone, sur une musique d’Ennio Morricone. Et quels acteurs : Clint East Wood et Lee Van Clef.  Les enfants ont adoré. Ils trouvent que les anciens films font plus la part belle au jeu des acteurs. Il y a parfois trop d’effets spéciaux, surtout quand ils sont au détriment de l’intrigue. Nos enfants ne s’y trompent plus maintenant. Même si les effets spéciaux sont séduisants, ils ont tendance à masquer le manque de profondeur des films récents.

Mardi 30 Juillet

La nuit se passe sans encombres, et le jour se lève avec du vent. Oh, limite mais suffisant. Normalement, c’est la fin de notre période de vent mou. L’après midi se passe paisiblement, la houle berce la famille. Les enfants passent beaucoup de temps à lire, nous leur avons limité les jeux vidéo, et finalement ils nous disent merci. Moi ,j’aimerai bien lire plus, mais la navigation, le suivi des points de vente, le bricolage, le manger, et la guitare(ne croyez pas que je suis seul à tout faire) ne me laisse pas assez de temps pour lire. Cependant, avec le temps, je m’organise mieux. A 18 heures, le vent est monté suffisamment, force 5, pour nous procurer du plaisir et nous permettre de faire 6 nœuds de moyenne. Avec ma nouvelle météo de 17 h, je constate que pour la 1ère fois j’ai des prévisions météo conformes en tout point avec ce que nous vivons ! Ce soir, il y a une question qui fait débat sur Appaloosa. Notre but est Raroia, un tout petit Atoll, à l’Est des Tuamotu, un petit village de 50 habitants y est niché. Nous y sommes sûr d’être tranquille et totalement en dehors des circuits des voiliers. Cependant, nous ne pourrons pas rester longtemps. Il nous faut du Wi-Fi, et une poste pour faire livrer les cours du CNED de France. Il nous faudra aussi une banque pour pouvoir retirer des Francs Pacifique. Les 2 premiers ne se trouvent que sur l’étape suivante : Fakarava, 200 Mn plus à l’Ouest. Supprime t-on cette escale de Raroia par manque de temps, sachant qu’on ne pourra y rester que 2 ou 3 jours et faire 1,5 jour de navigation supplémentaire ou non. Enfin, après échange avec Nicolas Pouderoux, cousin de Valérie et médecin installé à la Réunion. (Nous vous saluons, toi et Barbara au passage), Valérie souffre sans doute d’une déshydratation qu’elle compense, et elle va mieux, mais le rythme des quarts et de la vie en mer ne lui convient peut être pas sur le long terme. Une journée de repos au mouillage nous le dirait. A voir donc.

Et nous voilà, après une nuit de veille sans navire extérieur, pas même une lumière lointaine, le 31 juillet de l’an de Grâce deux mille treize. Le vent est bel et bien revenu et nous permet d’espérer arriver le 5 ou 6 Août, à nouveau à Raroia. Le fichier météo est toujours conforme à ce que nous avons. A midi j’aperçois à nouveau un oiseau. Je pense que c’est un fou, noir et blanc. Valérie fait une rechute et renvoie son petit déjeuner. Cela devient un peu galère pour elle. La nuit arrivant, nous essuyons un gros grain, avec changement de direction du vent. Il permet de rincer le bateau. Par contre, je reste à la barre, car en mode vent (c’est à dire que le pilote respecte un angle par rapport au vent, en l’occurrence de 165° ici) nous fait dévier vers le Sud. J’attends en espérant la bascule inverse, mais elle ne sera que partielle. J’en prend mon parti et finit par m’endormir entre 2 alarmes de veille. Nous attendrons demain pour changer une nouvelle fois d’amure.

Ce matin 1er Août, c’est effectivement ce que je fais avec Valérie, dès qu’elle est réveillée. Nous bordons l’écoute de grand voile, et celle du chariot, nous virons vent arrière et relâchons les 2 écoutes. Puis c’est au tour du génois : dé tangonage, passage sur l’autre amure, re tangonage, réglages finaux, ca y est après ½ heure de manipulation, nous pouvons passer au petit déjeuner. Alors c’est promis Patrice, je suis sur un glossaire des termes marins que toi particulièrement, et bien d’autres m’avez demandé pour comprendre tout ce charabia.

Cette traversée continue à renforcer la famille. Nous sommes arrivés aujourd’hui à un certain art de vivre ensemble, et tout le temps. Vous voulez une preuve : personne n’est descendu en route ! Plus sérieusement, ces navigations au long court nous ont appris à vivre avec l’autre. Je n’étais certainement pas le plus diplomatique, le plus patient, et bien après un an (oui je sais il faut longtemps pour certaines personnes) j’ai trouvé mon équilibre. Nous avons établi notre équilibre familial, devrais-je dire. Bien sûr, il y a des tensions, ces temps ci elles sont plus entre Lucas et Rozenn, normal l’adolescence est là. C’est une école de souplesse intellectuelle. Chacun doit faire des efforts, des compromis. Respecter l’autre, tout l’autre, tous les autres. (Je la tiens de toi, celle là, Yvon). Nous y gagnons en maturité, en tolérance, en prise de recul sur l’immédiat. Mais il y a plus encore ; nous avons tissé des liens plus forts entre nous. Je le sens aujourd’hui, par exemple, un regard suffit souvent à transmettre son état mental, sa disposition d’esprit à celui qui nous regarde. Il est devenu impossible et inutile de mentir, de se la jouer, nous sommes aussitôt démasqués. C’est la vie ou l’être parait directement, nu, sans paraître. Ce sont sans doute des liens indéfectibles
qui se tissent aujourd’hui avec mes enfants, et avec Valérie qui partage ma vie depuis 21 ans (déjà !). J’en éprouve une fierté, une joie. Et je vous souhaite à tous la même chose.

Sur ce, il est presque 18 heures, demain nous changerons probablement d’heure pour passer à UTC -9, on se rapproche du maximum autorisé par la  loi. Nous sommes par 14° 05 Sud et 132° 19 Ouest. Nous faisons cap à l’Ouest. Il reste 608 miles nautiques à parcourir avant de rejoindre Fakarava. Une opération pizza va démarrer.


TRANSPACIFIQUE : billet N°6
Des GALAPAGOS à     ???     – TUAMOTU

Mais ou allons nous ?

Peut importe, me dit Nicolas Bouvier (de l’usage du monde), l’important n’est pas la destination, mais l’itinéraire. Le voyage se suffit à lui même. D’accord, c’est bien joli, et même si c’est vrai, il va falloir se décider quand même. Lors du précédent billet, je vous ai parlé de la réflexion qui nous amenait à changer éventuellement de destination. Rassurez vous, cela reste dans les Tuamotu.  Initialement nous avions choisi Raroia, car elle est à l’écart des routes, il y a seulement 50 habitants sur l’unique village de ce petit atoll. Sur un guide Américain de 1993, c’est vrai qu’il date, seuls trois navires y ont fait escale dans l’année ! C’était le moment d’une rencontre unique ! Mais voilà, les impératifs du CNED, qu’il faut se faire livrer d’ici 4 semaines, nous contraignent à revoir nos objectifs. Pour aller un peu plus dans les détails, il faut trouver une poste, créer une adresse de poste restante, et payer avec des Francs Pacifique. Donc il faut trouver aussi une banque (faut pas rêver voir un distributeur planté dans le sable sous un cocotier).
Donc, nous nous renseignons, avec les nombreux guides papiers que nous avons. Notre choix se porte sur Fakarava, 2ème plus grand atoll des Tuamotu. Il fait 32 Mn de long, par 15 Mn de large. Imaginez vous sur cette couronne de sable et de coraux, bordé de cocotiers, vous ne pourriez voir qu’un quart de l’atoll, car votre vue, et avec des reliefs qui culminent à 4 mètres, ne vous permet pas d’apercevoir au delà de 4 Mn.  Ce sont les têtes de cocotiers que vous distingueriez peut être jusqu’à 8 Mn. Là je sens que vous commencez à mesurer la grandeur de l’atoll !
Bien, va pour  Fakarava. Nous rallongeons la route de 200 Mn vers l’Ouest, et sans détour supplémentaire.  Cela c’était vrai encore hier matin (le 3 Août). Mais voilà, la grande liseuse du bord, Valérie, avait décidé de ranger les guides nautiques électroniques ce coup ci. Plus de 35 Go, c’est au moins 50 guides, plus une multitude de témoignages, et  de compléments. Impressionnant ! Hier soir, les yeux fatigués elle lâche prise. Pour remettre cela ce matin. Alors que je me prépare mon habituel café dans le (relatif) calme du bateau, elle surgit : « il y a ce qu’il faut à Makemo ! Il y a 2 magasins, une poste et ces magasins peuvent faire du change. » -« Chouette Makemo, c’est juste après Raroia. » Après réflexion, je lui demande si elle veut changer une nouvelle fois de destination ? Valérie finit de me convaincre : « Il y a même une boulangerie. Une critique d’un bateau américain dit qu’il font le meilleur pain des Tuamotu : des baguettes françaises et des pains au chocolat. » Le coup de grâce, le souvenir d’une vraie baguette croustillante, et puis ce feuilleté délicatement beurré, avec 2 barres de chocolat dedans. Que de souvenirs qui remontent à la surface, j’en bave. J’espère ne pas être déçu. Donc, et nous ne devrions plus changer de destination, nous avons recalé la route pour Makemo. C’est 100 Mn de moins ce coup ci que Fakarava, et après avoir passé Raroia, nous descendrons Sud Sud Ouest. Makemo a aussi l’avantage d’être préservé : une 30taine de navires par an (même date de référence).

J’en reviens à notre chronologie. La fin du 1er Août ressemble au jour précédent ; le vent bascule et nous fait dévier de notre route. Palsambleu ! Qu’avons nous fait pour mériter cette déconvenue ? Et toujours contre les prévisions. Au début, j’ai cru au nuage, car nous en avons pour une fois, puis le ciel étoilé succédant, me dit le contraire. Nous notons pendant la nuit que nous voyons un navire au loin, bien éclairé, avec un AIS sporadique, sans doute un bateau de pêche. Et pour la 1ère fois, cela parle à la Vhf, pendant le quart de Valérie, puis le mien. Une nouvelle langue pour moi : cela sent la Polynésie. Le 2 août me verra commencer la journée comme la précédente puisqu’il faut refaire un empannage avec dé tangonage et re tangonage. Ca ouvre l’appétit ! Valérie va mieux. Pendant cette matinée, les enfants feront le ménage du bateau et le nettoyage à fond de leur WC (il y avait comme une odeur persistante et désagréable), moi, je leur répare le dévidoir et graisse la pompe manuelle qui durcit régulièrement. C’est vers 17h que nous refaisons la route pour Fakarava, le rajout de 200Mn au ompteur fait peine à Valérie. Par contre, cela fait plaisir à Katell et surtout à Rozenn. Nous apprenons que notre demoiselle se trouve bien en mer, sans personne pour la déranger, et avec ceux de sa famille. Elle est dans sa bulle, son cocon. Valérie n’en revient pas.

La nuit passant du 2 au 3 Août, nous voit respecter le cap demandé. Au lever, grand beau temps, puis une grosse barre nuageuse sans fin nous rattrape progressivement. Vers 11h, il pleut, les enfants remarquent que cela faisait longtemps. Le vent monte, il atteint Force 5 avec quelques rafales à 6, mais rien de bien méchant en vent arrière. Par contre, il est de courte durée et ne nous permet pas de « rattraper » le retard. Dans le sens ou nous baissons en terme de moyenne, et nous nous étions habitués à des journées de 140 à 155 Mn. Maintenant elles ne font plus que 120 à 130 Mn. Ce 3 Août, nous passons à l’heure de l’Alaska : UTC – 9, cela fait donc 11 heures de décalage avec vous. Il en restera une encore. La journée se passe avec le moteur, sous un ciel gris, que je coupe dès que possible. Tu noteras Bruno que je suis dans l’impossibilité de faire une droite de hauteur au sextant. Ceci dit, une journée de repos, après 2 méridiennes réussies me paraît bien. Il faudra attendre 21h pour  voir le vent se stabiliser à force 4, c’est le minimum pour avancer et ne pas être balloté, et que la bôme ne donne pas de grand coup. La nuit est calme, à par le génois qui bat. Le vent ayant beaucoup varié dans la journée, nous n’avons pas mis le tangon je ne voulais pas faire un mauvais cap, tant pis pour le ½ nœud, voir le noeud de vitesse perdu.


Nous sommes donc le 4 Août 2013, le beau temps est de retour, j’ai eu le droit, les yeux pleins de sommeil à un superbe lever de soleil. Sur ces belles images, je me suis recouché une bonne heure. C’est cette journée que Valérie me fait part de Makemo. Nous entérinons la décision à 11h, il nous reste alors 360 Mn à parcourir. 110Mn de moins d’un coup, cela nous fait penser forcément à l’arrivée. Nous gardons secret pour nous l’histoire de la boulangerie, les enfants auront la surprise.
Ce dimanche est aussi l’heure des statistiques, puisqu’à midi, nous bouclons notre 3ème semaines de navigation. Déjà, s’écrit Katell, et Valérie lève les yeux au plafond. Chacun perçoit le temps différemment. Cette 3ème semaine est la plus faible en distance : 926 Mn, et la moyenne continue de baisser. Depuis le début, Appaloosa nous a permis de chevaucher 3.016 Mn, à la vitesse moyenne de presque 6 nœuds. Félicitations à notre monture.
Il est 17 heures locales, et nous sommes... Je suis désolé, je dois remonter la ligne. Je n’avais pas résisté à l’envie de mettre une ligne à l’eau, même si nous avons le plein de dorade. Et ce début de soirée nous gratifie d’un thon rouge, miam miam ! Il fait 50 cm et 3 Kg de muscle. Je finis par vous faire le point, comme c’était mon intention première. Nous sommes donc par 15°07,5 Sud et 138°19,5 West. Le vent est revenu, Dieu seul sait pour combien de temps, nous filons à plus de 5 Nœuds, cap au 240°. Il nous reste 325 Mn pour Makemo (vous avez suivi je pense). Nous devrions arrivés mercredi dans 3 jours.


PS : Valérie, ma correctrice officielle, étant de retour de vacances, peut corriger ma copie qui comporterait des fautes sinon. Mais avant, il me faut compléter ce billet. La nuit a passé. Nous avons pu arrêter le moteur à 2 reprises, chacun à notre quart et pour un grain avec vent. Pour ma part, je suis passé d’un petit force 4 à 20/23 nœuds. Et ½ heures plus tard, le vent retombait entre 2et 5 nœuds. Impressionnant … et re moteur. Vers 10 heures, le vent s’établira bien et depuis nous sommes sous voile … au près cela faisait une tirée. Après le bricolage de la matinée : pompe dont le joint avait glissé et revissage journalier de la vis supérieur du safran, je récupère la météo, sans doute la dernière. Cette météo me confirme que l’on va jouer avec le vent jusqu’à l’arrivée. Eole dicte ses règles : le vent était hier à l’Ouest, il est passé au Nord Ouest dans la nuit, puis Nord au petit matin. Eole veut continuer ce jeu ;
actuellement Nord Est, ce soir Est, puis demain  Sud Est le matin, Sud l’après midi et enfin Sud Ouest, comme au départ, demain soir. Vous l’avez compris ce sera le tour de la rose des vents. Notre mission, que l’on accepte est d’arriver à destination en jonglant entre les atolls, avec cette donne.

Cerise sur le gâteau, nous allons essayer de le faire dans un timing assez précis. Là il faut que je vous parle de la façon dont on franchit les passes, dans les atolls. Pour l’instant nous n’en avons qu’une connaissance théorique, et il va falloir passer à la pratique. Nous sommes sur un système de marée diurne dans cette partie du Pacifique. Les lagons des atolls se remplissent d’eau avec la marée montante et aussi avec la houle. Cette montée des eaux doit bien s’évacuer, tout ressort par les passes, peu nombreuses en générale. Au plus fort de la marée, il est courant d’avoir des courants de 6 à 8 nœuds suivant les atolls. Il y un moment des plus favorable pour entrer et sortir des atolls, tout en faisant une veille attentive à cause des patates de corail ; c’est la marée basse. En résumé, il y a un moment dans la journée pour entrer se mettre à l’abri. A Makemo ce sera, si nous arrivons le mercredi 7 Août au matin, à 11heures. Et bien, vous avez le droit de faire les paris de votre côté. Je vous donne les informations complémentaires pour parier en connaissance de cause :

Il est 15h30 UTC-9. Position : 15°32,3 Sud et 140°15,9 Ouest. Makemo, village de Pouheva : 16°37,67 Sud et 143°34, 22 Ouest Vitesse moyenne sur 5 heures : 5,55 nds, vitesse escomptée 5 à 5,5 nœuds.
Route à faire : 206 Mn + la déviation d’Eole (c’est le fameux « x » de l’équation) Capacité à remonter au vent 50° apparent, 60° sur le fond.

A VOUS DE JOUER.


Fin du lundi 5 Août 2013

Nous nous rapprochons des côtes : nous voyons plus d’oiseaux et un navire de pêche de plus. Encore un japonais de 50 mètres « Kaihatsu Maru ». A 20 heures, commence la bascule de vent annoncée, du 330° , il descend au 310°. Ah oui, alors pour les non marins ; le club de Patrice, et ils ont raison de demander l’explication du charabia nautique, voici quelques développements. Le 0° ou 360° c’est le Nord, le 180°, c’est le Sud et par déduction 90°, l’Est et 270° l’Ouest. Les angles et la trigonométrie, si cela vous parle plus. Je pourrais dire autrement que le vent commence à passer du Nord vers l’Ouest. Et, subtilité, comme vous le remarquez on dit d’où le vent vient (et non ou il va). Je sais pour un bateau on donne le cap de là ou il va, cela complique les choses, je n’y suis pour rien !

Bref, à 23h nous avons réussi à laisser Fangatau à bâbord., et nous clôturons la journée avec 128 Mn. A partir de maintenant, l’objectif est de passer au plus près de Raroia (1ère escale désirée) mais par la pointe Sud. Il ne faut pas que l’on s’approche trop des atolls par le Sud d’une manière générale. Explication de texte (et là rien à voir avec le charabia). C’est du Sud que viennent les vents dominants, la houle a érodé, en des centaines d’années, la plupart du littoral. Il ne reste que la barrière de corail, parfois quelques buttes de sables avec des cocotiers qui s’accrochent. Donc la « côte » est très peu visible et incertaine. C’est sur Raroia que c’est échoué le Kon Tiki, et que Thor Heyerdahl a fini son voyage sain et sauf en s’établissant sur cette atoll. Donc nous devons évitez toute approche d’atoll par le Sud.

Pendant ce temps, Eole s’est momentanément arrêté au 300°, mais avec un force 4, au près, nous allons trop vite pour notre objectif, à ma reprise de quart, à 5 h avec Valérie, nous prenons un ris dans le génois. A 7hoo, il reste 127 Mn à parcourir en 26 heures, nous sommes largement dans le timing, encore un peu rapide même, nous prenons un ris dans la Grand Voile vers 9h. Devant, une grande barre de nuage nous indique le changement de temps, je prédis aussi qu’il doit correspondre à la suite de la bascule de vent. A 10 heures, nous entrons sous la barrière de nuage, je m’installe au poste de pilotage, je sens que cela va tourner. Instinct du navigateur ? 10 minutes plus tard, elle se fait en 1 minute ! Le vent passe en ces quelques secondes au 150° / 160°. Cela me laisse pantois. Puis, il tombe à force 3, puis à 2. La risée diesel s’impose. Vers midi, le vent est revenu Force 4, puis il monte à force 5, contre toute prévision (une fois de plus). Ce vent du Sud est appelé Maraamu, il est synonyme de vents soutenus qui peuvent rester établi à force 6 pour plusieurs jours. Il condamne, entre autres, certaines passes (hao, toujours en tahitien) des atolls. Les vagues générées passent par dessus la barrière de corail et remplisse le lagon, donc la passe, qui est le seul exutoire, voit son courant monter parfois à plus de 10 nœuds ! Il n’y a pas beaucoup de voiliers qui peuvent contrer cela.

Avec les nuages, et le Maraamu, la température descend et la pluie s’invite. Pourvu que demain cela soit passé, pour avoir assez de visibilité dans la passe de Makemo. A 14h30 je me résous à changer de bord pour ½ heure afin de passer la pointe de Raroia, en toute sécurité. A 15h20, malgré la faible visibilité, Valérie aperçoit Raroia, à 7 Mn. Ce sont les palmiers qui se découpe sur l’horizon et par bosquet. Malgré mon virement de bord, le vent qui n’a pas continuer sa giration nous oblige à faire un gros appui moteur sous voile. (C’est cela que l’on appelle un « bord anglais ».) Enfin à 17 heures, nous passons la pointe Sud de Raroia … et c’est la dernière ligne droite : cap au 235° sur Makemo à 67 Mn devant.

« Déjà » s’écrie Katell, elle n’a vraiment pas vu le temps passé. Rozenn, de son côté, voudrait rajouter une petite semaine, elle est tellement bien dans le cocon que forme Appaloosa. La nuit arrive et nous enveloppe, sans Lune (c’est la morte Lune), mais les nuages sont en partie craqués, bon présage pour demain.

Pendant cette dernière nuit, Eole termine sa giration et finira au 150° ; et comme vous avez suivi ma petite explication cela fait un vent du Sud Est. La météo était bonne, de ce côté. La mer avec cette bascule est devenue très désagréable. « Informe » est le mot que je marque dans mon livre de bord. De plus, le vent n’est pas établi, il varie en force et en direction jusqu’à 40/50° d’amplitude. Et alors me direz vous, et bien c’est simple Haddock (notre pilote automatique) ne comprend plus rien, il a trop bu et va se coucher. Je suis obligé de prendre la barre, ou de le surveiller. Toutes les 10 Minutes, il débraye et bip. La dernière nuit s’annonce épique. Je m’attend à ne pas dormir beaucoup. Appaloosa ne trouve pas son équilibre, je pense qu’avec une voilure trop réduite, en plus de la mer et du vent variable, il devient fou, instable. Mais il a bien donné, tant donné, notre monture est certainement fatigué de ce long périple. C’est dingue comment les marins tendent à croire que leur bateau est un être vivant ! A minuit, barre à la main, il nous reste 37 Mn.

Mercredi 7 Août. J’arrive à dormir grâce au vent qui remonte à 17/20 nœuds, il permet de stabiliser Appaloosa avec sa voilure réduite. Il tourne encore pour finir au 130°. Je coupe aussi le moteur, car c’était le seul moyen que j’avais trouvé pour stabiliser le bateau et faire que Haddock ne débraille pas.

A 4 heure, réveillé par une envie personnelle, Valérie me voit et me dit qu’il faut réduire la vitesse, nous sommes a 16 Mn du but. Nous sommes donc partis pour remballer le génois, puis pour un affalage de la Grand Voile de nuit. Nous finissons par remettre un bout de génois pour faire un peu de propulsion, et Valérie me fixe un objectif de vitesse : 3/3,5 nœuds. Elle vise une arrivée pour 9 heure. C’est une heure avant la possibilité d’entrer dans la passe.

A 7h30, je me félicite de mes réglages, nous sommes à 5 Mn. Le ciel est encore couvert, mais des trouées se font, et surtout je vois l’atoll. Notre destination, notre BUT !

A 8h 00, je réveille tous les enfants, nous allons avoir besoin d’eux pour préparer le bateau et pour franchir la passe. A 9h00, tout est prêt : tauds relevés, tous les hublots fermés, l’ancre et la patte d’oie sont prêt. Je connais par cœur les différents caps à prendre, le tension est palpable. Dès notre arrivée à 1 mile nautique, nous voyons la soupe du diable. Des courants, des tourbillons énormes qui dégueulent de la passe. Le Golfe du Morbihan dans un mauvais moment ; quand on veut rentrer dans notre « petite mer » trop tard ! Une demi heure plus tard , cela se calme un peu, à 9h30 je me dis que l’on va voir jusqu’ou nous pouvons avancer, et puis en vérifiant l’heure, c’est à 10 heures que la marée est basse (et non 11 heure), donc c’est maintenant. Fichu changement d’heure. Allez nous y allons !

Plus nous nous approchons, plus le courant, les tourbillons sont manifestes. Je pousse les moteurs à leur régime de croisière : 1.800 tours, je garde de la réserve. Nous nous approchons tout doucement et les embardées commencent. Un coup de barre à droite, un coup à gauche, je me dis qu’il ne faut surtout pas trop dévier du courant. Car plus il y aura d’écart par rapport au courant, plus le courant prendra force sur toute la coque et je ne pourrais plus rien rattraper. La mer devient clapoteuse, elle bout, elle gicle , elle éructe, quand nous sommes dans le milieu de la passe. Les embardées sont plus violentes, je ne suis pas fier. Je savais que ce n’était pas facile, mais là, nous en prenons la pleine mesure. Antoine dans son blog dit que les lagons des atolls se méritent. Et dire que nous faisons notre première entrée sur un atoll qui a un des courants les plus forts. Mais il est droit et bien balisé. Je suis obligé de pousser les moteurs à 2.000 tours minute, et malgré cela il me reste 1 nœud pour avancer et assurer la direction d’Appaloosa dans certains moment. Les minutes s’égrènent lentement. Les 150 mètres de large me paraissent rikiki, Une fois dans le début du lagon, il faut passer les récifs. Le courant ne faiblit pas, pas encore. Et la passe se rétrécit. On voit bien les plateaux de corail. A ce moment, je vous jure qu’ils ne nous font pas rêver du tout ! Je m’imagine plutôt le drame de l’échouage. Mais cela se calme, le courant faiblit, je retrouve 3 nœuds pour avancer. Nous n’allons pas tarder à obliquer. Rozenn est venu s’asseoir à côté de moi avec un mal de tête. Je lui fait part de ma tension qui va en diminuant. Elle me répond « moi, ça va ». Sans blague, une fois de plus, je me rends compte que les enfants ne voient pas toujours le danger. C’est aussi bien, moins de panique à bord. Plus encore, je pense que si l’attitude des parents reste calme, c’est un sérieux plus pour la sérénité ambiante.

Voilà nous posons enfin la pioche de 40 Kg en essayant de viser sur du sable et non sur du corail. Il est 10h45, nous sommes par 16°37,6 Sud, et 143°34,3 Ouest. Les moteurs sont coupés, le calme s’installe à bord. Nous regardons avec une certaine envie le rivage. Nous y sommes ! Nous sommes au point le plus Sud de tout notre périple.

PS : Aujourd’hui le 9 Août nous avons décidé de repartir pour Fakarava, même si la gentillesse des gens nous incite à rester, le mouillage est fort inconfortable. Nous nous croyons en navigation. Et puis la commande du CNED nécessite que nous allions à la poste de Fakarava pour créer une poste restante. Depuis 2 jours nous n’avons pu prendre du bon temps, sauf dormir d’une traite avec bonheur et nettoyer Appaloosa. A Fakarava nous avons pour but de ne plus bouger … jusqu’à la réception des colis et de profiter de ce dernier mois de vacances pour les enfants. L’autre seul impératif sera Apataki pour faire une toilette complète à Appaloosa début Septembre. Je veux parler de l’anti-fouling (c’est la peinture spéciale anti algue et crustacé qui est appliqué sous la ligne de flottaison).

Nous vous faisons de gros bisous de la Polynésie Française, et nous ne tarderons pas à vous envoyer des photos.


Lu 6178 fois Dernière modification le Mercredi, 14 Août 2013 09:32

8 Commentaires

  • Lien vers le commentaire Sylvie Samedi, 31 Août 2013 20:48 Posté par Sylvie

    Trop fort Yann ton magnifique journal de bord ! Heu, à vrai dire, je n'en comprends qu'une petite partie : la vie à bord, la vie familiale, les menus hummm, la lutte contre les cafards beurk, que j'ai connue dans une autre vie... ; quant à la navigation, c'est vraiment une autre langue : bobo tête. J'essaie de ne pas lire en diagonale par respect pour l'auteur mais là je m'avoue vaincue...
    J'en ai compris que vous avez réussi à traverser : ça c'est complètement dingue pour moi qui n'ai connu le bateau que pour un Marseille-Bastia ou des tours du zod de Christophe pour plonger à Dumet !!! Oh si, suis allée cet été à Hoëdic, wahou l'aventure que c'était !!!

    Gros bisous, j'adore vous lire... respect !!!

  • Lien vers le commentaire DELERIS-BRUNET Samedi, 31 Août 2013 10:49 Posté par DELERIS-BRUNET

    Magnifique récit ! on partage ainsi un peu de vos émotions... mais par procuration maintenant puisque nous sommes rentrés en France.
    Bonnes navigations et escales.
    Amicalement,
    Claude, Alexandre et Jacqueline
    Bateau MAC NA MARA

  • Lien vers le commentaire bruno Lundi, 12 Août 2013 12:54 Posté par bruno

    Bon, nous allons fêter cette première trans pacifique (en pensant a vous). Regardez vers l'horizon Sud, en début de nuit, vous devez pouvoir observer le petit nuage de Magellan , le grand nuage se lève un peu lus tard.

  • Lien vers le commentaire Catherine  Hervé Vendredi, 09 Août 2013 19:02 Posté par Catherine Hervé

    Hello vous 5 !...bon et bien j'ai raté le concours de l'heure d'arrivée ds la passe de votre Atoll magique ! nous étions quelques jours dans notre terrain de jeu du sud bretagne ...La teignouse ...Houat ...le golfe ...et hop ! de retour ...lecture des aventures ...et ?!? ...vous devez être arrivés ? ... j'ai adoré tes récits maître YANN... mention spéciale à ta sciences des empannages ...et au pow wow concernant l'atoll d'atterrissage !!! ...bon et bien on vous embrassent ...à bientôt pour des news du programme et des découvertes ...bises iodées et affectueuses ...Catherine & Hervé

  • Lien vers le commentaire Patrice Mardi, 06 Août 2013 15:01 Posté par Patrice

    Salut Yann et Valérie,
    Je suis effectivement à la trace et avec intérêt votre périple, très bien raconté au demeurant, malgré le fait que je ne comprenne pas tout.
    Toutefois, cela ne nuit pas à ma compréhension globale de vos aventures, quand bien même vos pérégrinations nautiques me passent à bien des miles (nautiques) ; autant (voire pire) que ce que peuvent représenter pour vous les subtilités d'une intégration fiscale ou d'une fusion ...
    Je vous souhaite une bonne continuation. N'oublie pas, Yann, que tu m'as promis un glossaire ...
    Histoire de pouvoir moi-même faire illusion auprès de vieux amis loups de mer !
    Bon vent, et salut aux enfants.
    Patrice S

  • Lien vers le commentaire Hervé  Catherine Mardi, 30 Juillet 2013 21:46 Posté par Hervé Catherine

    Bonjour vous tous ! Merci Captain pour tes récits et rêveries qui nous transportent ...magnifique lecture ...biz à Valérie et aux mousses ...Ammitiés ...H&C

  • Lien vers le commentaire Bernard et Régine Vendredi, 26 Juillet 2013 14:43 Posté par Bernard et Régine

    On suit votre blog avec plaisir et votre expérience du canal et de la transpacifique va bien nous aider. Bonne continuation dans les archipels merveilleux.
    Bernard et Régine de Freevol

  • Lien vers le commentaire hervé et catherine Jeudi, 18 Juillet 2013 21:40 Posté par hervé et catherine

    32 degrés à Larmor ...nous aimerions gouter le fromage de Valérie ! ...on pense à vous ! bizzz a vous tous ...H&C

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